mercredi 24 décembre 2008

Mercredi


Il pleut des cordes. La pluie et le vent se sont amusés toute la nuit à battre des roulements de tambour sur le toit et a faire hurler le corps de la cheminée. Pas tout à fait l'idée que l'on se fait d'un désert. Il est sept heure et la dernière des choses que nous ayons envie de faire est de mettre le nez dehors. A 7h30, nous nous décidons timidement à affronter la fraîcheur de la hut. On traîne des pieds, on déjeune, on se brosse les dents... A neuf heure, les sacs sont prêts. Il faut se résoudre à sortir. Nous espérions une accalmie, de toute évidence, elle ne viendra pas.


Rien à dire sur les cents premiers mètres. La pluie n'est finalement pas si drue et le vent semble s'être enfin calmé. A bout de deux cents mètres, première difficulté. Un petit ruisseau dévale la pente. Pas de quoi s'affoler me direz vous, n'empêche que jouer à la marelle sur des petites pierres mouillées avec un sac de quinze kilos sur le dos, il y a quand même de quoi en refréner plus d'un.
On avale gauchement l'obstacle et on continu notre route. Le sentier grimpe légèrement à flanc de coteau avant de déboucher sur un petit plateau à découvert. A partir de ce point, la pluie redouble d'intensité et le vent redevient fou. Le mélange des deux vient nous percuter à tribord. Nous adoptons une espèce de démarche de biais pour protéger tant bien que mal le côté droit de notre visage, tout en essayant de garder une œil sur les balises. Peu confortable comme posture mais relativement efficace une fois que la technique est acquise. Nous avons quitté la hut depuis une bonne demi heure et des vêtements que nous portons, il ne doit déjà plus rester grand chose de sec. C'est approximativement à ce moment que Sophie, en son âme et conscience, émet la terrible hypothèse: "Je crois que j'ai oublié mes lunettes dans la hut". Pour un caleçon, une fourchette et même une lampe frontale, la réponse aurait été simple et expéditive: on s'en fout, pas question de rebrousser chemin, mais pour des lunettes de vue, c'est plus délicat. Pas d'autre alternative alors que de déballer le sac de l'espèce de Kway qui l'emballe et d'en vider son contenu encore plutôt sec au milieu des flaques d'eau.On farfouille, on s'agace, on s'énerve et finalement on met la main sur l'étui rouge. Cette halte nous permet néanmoins de faire un point sur notre situation. Dans ces conditions dantesques, pas question de flâner ni d'inspecter le moindre caillou bizarre. Une seule issue, foncer. Nous adoptons dès lors une allure soutenue, un peu dans le genre marche ou crève.
Après une demi heure de progression sur le plateau, nous arrivons au devant d'une immense vallée morainique, sombre et grise dans la tempête, profond sillon taillé dans la roche et berceau d'une rivière qui parait minuscule depuis notre point de vue. Des rideaux de pluies dansent dans le contraste des parois. Elle est effrayante, monstrueuse, vierge de toute végétation, parfait paysage lunaire, excepté que sur notre satellite, il ne pleut pas. Nous avalons une barre de céréale avant d'entamer la descente abrupte qui mène au torrent. Avec le sol rocailleux mouillé, la partie s'annonce périlleuse. Chaque pas doit alors être contrôlé, tout mouvement précautionneusement préparé. Et toujours la pluie qui nous single le visage et qui nous alourdi considérablement. Notre progression est très lente. Malgré cela et à plusieurs reprises, nous glissons. Une chute ici et la sortie loisir se transforme en cauchemar. A chaque fois que nous regardons vers le bas, il nous semble que cette descente n'aura pas de fin.

Finalement, c'est sans aucun dommage que nous gagnons le pont de liane qui nous emporte vers l'autre rive et la monté sur l'autre versant. Quoi que toujours délicate, l'ascension reste néanmoins beaucoup plus aisée. La traversée d'une zone d'éboulis nous demande cependant un peu d'attention. Le piquet qui supporte la balise a été brisé récemment par une chute de pierres et certaines d'entre elles sont plus grosses que notre caravane.
Le sentier court ensuite en dévers le long de la gorge, mais de ce côté, nous sommes à peu près à l'abri du vent. Elle semble si simple cette partie de la traversé. Elle ne l'est pas. Nono, un peu trop libéré après tant de précautions glisse et se rattrape de justesse. Ne jamais oublier, c'est souvent lorsque l'on se croit tiré d'affaire qu'arrive les malheurs.

Il nous aura finalement fallu une heure pour franchir la vallée. Nous nous accordons quelques secondes pour la contempler une dernière fois. Elle parait encore plus gigantesque depuis ce côté. Il nous est même difficile de croire que nous venons de l'autre.

Une barre de céréale et nous reprenons notre route qui descend dans un petit vallon.

Une heure plus tard, le paysage change enfin. Quelques taillis annoncent l'arrivée imminente de la forêt que nous devons rejoindre. La roche devient sable et nous devons même franchir quelques dunes. Des résidus de végétations se dressent sur des estrades moulées par la pluie et le vent dans ce sol sablonneux. Quelques clichés ici auraient promis d'être spectaculaires, ils resteront de vagues images dans notre souvenir.

Après avoir zigzagué entre les bosquets, nous arrivons finalement dans la forêts. Sombre et humide. Intensément froide. Une mousse appelée old man's beard (la barbe du vieil homme, Usnea hirta) recouvre à peu près tout ce qui vit et le sol est couvert d'une épaisse mousse bleue. Le sentier, qui est plus ruisseau que sentier d'ailleurs, est par endroit constitué de petits ponts et d'espèces d'escaliers pour géant, conçus pour protéger le sol très meuble des pas lourds des randonneurs. En fait, depuis que nous avons regagné la végétation, tous les cinquante mètres environs, nous avons à franchir un obstacle. La marche d'un mètre de haut en est un bon exemple, les rivières sans pont en sont un autre, sans oublier les descentes glissantes dans la boue.

Arrive un moment où il nous faut nous arrêter et ôter les sacs. Cinq minutes de répit. Il est deux heures. En voilà cinq que nous sommes partis. La marche que nous effectuons aujourd'hui est donnée pour six. Pourtant, à la lecture de la carte, nous venons de franchir la dernière rivière de la journée. Mais il y en a eu tellement aujourd'hui, comment savoir.

Nous rechargeons les sacs sur le dos et repartons pour une heure de calvaire.

La forêt glaciale, un virage à gauche et la hut est là, dans une petite clairière de tussocks. Sans exagérer, à ce moment précis, ce que nous ressentons nous l'appelons allégresse.

Il est 14h passé de quelques minutes. Nous qui d'ordinaire prenons plus de temps pour couvrir les parcours que les temps indiqués par les instances, nous avons mis une heure de moins. Nous ôtons un à un nos vêtements en espérant que personne ne viendra assister à notre streap tease, puis inspectons anxieusement l'état du contenu de nos sacs. A la question va-t-on pouvoir enfiler des affaires sèches, la réponse est à peu près oui. L'appareil photo quant à lui, blotti au milieu des linges et des pulls, est parfaitement sec.
C'est sur ces bonnes nouvelles que nous prenons possessions de notre nouvelle maison. Autre bonne nouvelle, le bois à été stocké récemment et il y a même un vieux journal qui traîne dans un coin. Nono se hâte d'allumer un feu. La chaleur se diffuse rapidement et la petite bâtisse devient dès lors très confortable. Nos affaires étalées aux travers de la pièce, se sont tous les moindre coins et recoins qui sont mis à contribution. Nous espérons maintenant ne pas voir arriver une troupe de quinze scouts tout aussi trempés que nous, mais en ce 24 décembre 2009, personne ne rejoindra Mangaehuehu hut et nous passerons le plus paisible des réveillons.
Au menu ce soir, 30 grammes de chedar en apéritif, une soupe "Magie" en entrée, riz au thon saveur épicé comme plat principale et une raie de chocolat aux amandes chacun, excusez du peu, le tout arrosé d'une délicieuse eau de pluie millésimé.

Le festin englouti, nous prenons place dans nos sacs de couchage et attendons l'obscurité pour nous endormir en priant le ciel pour que demain il fasse beau.

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